Des femmes face à la précarité

11.05.2022
L'Almanach social 2022 de Caritas Suisse porte cette année son regard sur les femmes. Parmi toutes celles qui sont confrontées aux difficultés et à la précarité, nous en avons rencontré deux. 
«Le serpent qui se mord la queue»

Maria* est originaire d’Amérique du Sud et diplômée en comptabilité. Arrivée il y a une vingtaine d’années en Suisse, elle élève seule deux adolescents scolarisés. N’ayant pu faire reconnaître sa formation et sans statut de séjour, Maria s’est tournée vers l’économie domestique et cumule une dizaine d’employeurs pour du ménage, de la garde d’enfants et de l’accompagnement de personnes âgées.

Obligée de travailler à l’heure, Maria doit jongler avec une situation financière instable et dépend des besoins et des vacances de ses employeurs. «Lorsqu’ils partent en juillet et en août, les uns après les autres, les fi ns de mois sont difficiles», explique-t-elle. Aussi quelques factures impayées s’accumulent et finissent à l’Office des poursuites, ce qui bloque sa demande de permis.

Maria a saisi l’occasion de l’opération Papyrus, il y a plus de trois ans, pour déposer sa demande de régularisation pour elle et ses deux enfants; elle est toujours en attente. L’une des conditions
pour l’obtention du sésame est d’être en possession d’un contrat de travail fixe: un bon salaire qui montre qu’elle est solvable avec deux enfants à charge.
 

«On me demande un emploi fixe
pour obtenir le permis, mais sans permis
je ne peux pas obtenir d’emploi.»



Maria a tout fait pour trouver du travail. Seulement, toutes les entreprises où elle a déposé son CV et fait des entretiens lui ont dit de revenir lorsqu’elle aurait un permis de séjour. «On me demande un emploi fixe pour obtenir le permis, mais sans permis je ne peux pas obtenir d’emploi, c’est le serpent qui se mord la queue.»

Pourtant, c’est la seule chose que Maria demande et dont elle rêve : avoir un emploi fixe avec un salaire régulier et des vacances. «Cela fait plusieurs années que je n’ai pas pris de vacances, car si je ne travaille pas, il n’y a pas d’argent qui rentre, mais les factures continuent d’arriver.»

Elle est pourtant motivée et fait tout pour s’en sortir. Elle suit des formations dans des associations, elle projette de faire une validation d’acquis pour certifier ses compétences et lui permettre de trouver un bon travail stable et mieux payé. Mais sans permis, pas de travail, et sans travail, pas de permis…



«Sentiment d'injustice»

Frederika* est épuisée, elle hésite à continuer à se battre. Infirmière et mère de deux enfants, elle augmente ses heures et travaille de nuit afin de pouvoir rembourser au plus vite des poursuites en partie indues.

Séparée depuis quelques années, elle assume presque seule la charge de ses enfants, son ex-compagnon lui versant au départ quelques petites sommes au gré de ses envies avant d’arrêter totalement. Après une tentative échouée de conciliation à l’amiable, elle entame des démarches pour créer une convention tant pour la garde que pour la pension à laquelle elle a droit pour ses enfants. Son ex devient agressif et menaçant : «J’ai eu extrêmement peur, j’ai préféré stopper la démarche», confi e-t-elle. Sa situation est stable, mais avec deux enfants à charge, son budget est limité. Elle a droit à des prestations complémentaires familiales, mais pour cela on lui demande de faire
valoir ses droits, sans quoi le système lui ajoute dans son calcul de revenu une somme hypothétique, réduisant ainsi son droit aux aides.

Frederika entame alors des démarches auprès du tribunal. Le juge statue, obligeant Monsieur à payer une pension mensuelle pour chaque enfant, à prendre en charge la moitié de leurs frais et de payer les arriérés y relatifs. Une
victoire, mais aussi des effets collatéraux. Afin d’honorer les frais onéreux d’avocats et de justice, quelques factures sont restées en suspens avant de terminer à l’Office des poursuites. Aussitôt les premières pensions reçues, Frederika devient saisissable et se retrouve donc avec une grosse saisie sur salaire ; l’entier des pensions perçues est retenu par l’Office. «On vous oblige à faire valoir vos droits, dégradant la situation qui est pire qu’avant, puis personne ne vous vient en aide.»

 

«Il n’y a rien qui est fait
pour aider les femmes
dans ma situation.»



En effet, les dettes sont des frais liés aux enfants et donc censés être à moitié à la charge de son ex-compagnon, ainsi qu’il est statué dans la décision du tribunal. Mais toutes les factures sont au seul nom de Frederika, car c’est elle qui a la garde. «Ils ont rendu une décision, mais personne ne va s’évertuer à la faire respecter. S’il ne veut pas payer la moitié de cette somme, je ne peux pas l’obliger, m’a dit le juge. Et si je veux faire valoir cette décision, je dois aller au tribunal pénal. Mais je n’ai plus la force, je sens que je suis fatiguée, tant psychiquement que moralement.»

Malgré un grand désarroi, Frederika garde espoir : «J’ai un sentiment d’injustice. Il n’y a rien qui est fait pour aider les femmes dans ma situation. Mais je sais qu’un jour, ça sera passé et ça ira mieux.»


*Prénoms d'emprunt


Textes: Sévane Haroutunian


Article paru dans Caritas.mag No 25, Avril 2022, pp.16-17
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